L’allégorie de la caverne


01 Avr 2016

Socrate

514a « Compare notre nature, considérée sous l’angle de l’éducation et de l’absence d’éducation, à la situation suivante. Représente-toi des hommes dans une sorte d’habitation souterraine en forme de caverne. […] Les hommes sont dans cette grotte depuis l’enfance, les jambes et le cou ligotés de telle sorte qu’ils restent sur place et ne peuvent regarder que ce qui se trouve devant eux. 514b Représente-toi la lumière d’un feu qui brûle sur une hauteur loin derrière eux et, entre le feu et les hommes enchaînés, un chemin sur la hauteur, le long duquel tu peux voir l’élévation d’un petit mur […] Imagine aussi, le long de ce muret, des hommes qui portent 514c toutes sortes d’objets fabriqués qui dépassent le muret, des statues d’hommes 515a et d’autres animaux, façonnées en pierre, en bois et en toutes espèces de matériau. […]

Glaucon

Tu décris là, dit-il, une image étrange et de bien étranges prisonniers.

Socrate

Ils sont semblables à nous […]. Crois-tu en effet que de tels hommes auraient pu voir quoi que ce soit d’autre […] si ce ne sont les ombres qui se projettent, sous l’effet du feu, sur la paroi de la grotte en face d’eux? »

L’allégorie de la caverne est un outil pédagogique qu’emploie Platon, en mettant des mots dans la bouche de Socrate, pour nous faire comprendre le problème de la vérité et de l’objectivité pour la condition humaine. Il s’agit d’un constat : l’humanité est plongée dans l’ignorance, nous ne sommes pas en contact avec les vraies choses, mais avec leurs ombres. L’être humain, dans la mesure où il se fie aux apparences des choses et aux discours séducteurs, est prisonnier de la caverne qui représente le monde de l’opinion et des croyances infondées. L’extérieur de la caverne est le monde tel qu’il est vraiment, le monde intelligible selon Platon, c’est-à-dire un ordre des choses complètement objectif sur lequel il faut s’appuyer pour obtenir une véritable science.

Mais qu’est-ce qui permet, dans le monde extérieur à la caverne, de percevoir ces choses vraies? Il s’agit bien sûr du soleil. Il s’agit, pour Platon, de l’idée du Bien. Cette idée peut sembler curieuse pour ceux qui ne sont pas versés en philosophie, mais l’intuition de Platon est aussi simple que brillante.

Prenons par exemple la médecine. Un médecin est-il quelqu’un qui maîtrise l’art de prescrire des médicaments, qui sait manipuler le bistouri, ou encore qui peut compter les battements du cœur? Cela pourrait bien être une imitation d’un véritable médecin. Le vrai médecin est celui qui sait faire toutes ces choses, mais qui fait toutes ces choses en vertu du Bien de la santé de l’homme. Le médecin est celui qui est expert dans la santé, et tout le reste de ses compétences est pratiqué en fonction de la santé. Une science médicale qui ne se rapporterait pas au Bien objectif de la santé serait une fausse science médicale, et le médecin qui la pratiquerait serait un faux médecin, un charlatan, un sophiste, une apparence de médecin, mais pas un vrai!

Mais Platon va plus loin. Dans le passage 509b de la République, Platon fait dire à Socrate que le Bien donne aussi l’essence aux idées objectives : « pour les objets de connaissance, ce n’est pas seulement leur cognoscibilité que manifestement ils reçoivent du Bien, mais c’est leur être et aussi leur essence qu’ils tiennent de lui […] ». L’essence, c’est-à-dire la différentiation, la particularité, la définition des choses. Par exemple, l’essence de la médecine est de prendre soin de la santé, la santé est l’état idéal d’un corps vivant. Le Bien est au cœur de ce que sont vraiment les choses.

Arboriculture, écologie et intendance

La référence au Bien ultime appelle aussi à définir l’identité de l’homme. Si le Bien est une référence ultime qui doit nous éclairer pour comprendre ce que nous sommes, et si ce Bien doit être au cœur même de l’essence de ce que nous sommes, l’être humain doit apparaître comme l’intendant de la création. En effet, l’intendance de la création est un concept qui définit l’essence de l’homme comme un agent qui veille sur le Bien de la nature. En tant qu’intendant, chaque chose que fait l’être humain est en référence au Bien de l’écologie et des générations futures.

La terre et ses ressources ne nous sont pas données ou même prêtées, elles nous sont confiées. Par exemple, lorsque nous engageons quelqu’un pour garder nos enfants le temps d’une soirée, il est absurde de concevoir que les enfants et la maison sont donnés ou prêtés, ils sont plutôt confiés, et nous avons l’attente de revenir à la maison pour retrouver les enfants sains et sauf. En ce sens, l’intendance est la seule identité qui convienne à l’être humain si l’on veut nous comprendre nous-mêmes comme les participants à un Bien qui nous dépasse et qui nous définit, mais qui ne nous appartient pas.

Par suite, la définition de la profession de tout un chacun devra, elle aussi, contenir en elle le principe du Bien et être dérivée de notre essence d’intendants de la création. Ma profession : arboriculteur. Qu’est-ce que l’arboriculture? Savoir grimper un arbre, manier une tronçonneuse, couper des branches, etc. ? Mais il manque quelque chose : c’est le Bien, car il n’y a aucune liaison entre les différentes compétences que nous venons de nommer. Celles-ci sont éclatées, si quelqu’un possédait ces compétences, en soi, cela ne ferait pas de lui un arboriculteur. L’arboriculture selon les règles de l’art est plutôt ceci : un art qui est de maîtriser plusieurs compétences en vue d’un Bien supérieur, celui de l’arbre et de l’écologie. C’est le Bien de l’arbre qui dicte les règles de l’art, un art arboricole qui n’a pas ce principe objectif est un faux, une copie, un semblant, un sophisme! Ainsi, lorsqu’il est question d’élagage ou d’émondage, la quantité et la qualité des branches à couper sont dictées par le principe du Bien.

L’arboriculture doit aussi s’harmoniser avec le Bien plus général de l’écologie et de la création. Cela veut dire orienter nos recherches vers une compréhension plus globale de l’arboriculture, autrement dit : comment rapporter la partie à son tout? Comment rapporter l’arboriculture à l’écologie? Comme le dit Saint Paul dans 1 Corinthien 13,21 «  L’œil ne peut pas dire à la main : Je n’ai pas besoin de toi; ni la tête dire aux pieds : Je n’ai pas besoin de vous. » En effet, la métaphore idéale pour rapporter la société à un Bien commun est celle du corps : chaque partie contribue, à sa manière et avec sa fonction spéciale, à un Bien qui se rapporte au tout. Un des moyens que nous avions proposé dans un article précédent est celui de la polyarboriculture : une diversification des essences d’arbres pour une meilleure résilience en cas de ravages comme celui de l’agrile du frêne. Cette méthode permettrait aussi de ramener la biodiversité de la faune, et en ce sens, la polyarboriculture doit privilégier les arbres indigènes pour permettre à la faune indigène de se régénérer.

Pour terminer, permettez-moi d’exhorter les élagueurs à un autre rôle : celui de l’information et de la sensibilisation. Il n’est pas rare, en effet, de faire face à des demandes contraires aux règles de l’art. On nous demande « de couper le plus possible » les branches pour « faire du bien » à l’arbre. On reçoit la demande d’étêter, ou même d’abattre des arbres parfaitement sains sous prétexte qu’ils sont dangereux. Il est clair que le rôle des estimateurs de travaux est d’utiliser leur savoir pour orienter les gens vers cette référence ultime qui est le Bien. Notre devoir est de nous adapter, parler le langage des gens et comprendre que les soucis et les craintes face aux arbres sont réels, mais il faut arriver à montrer que le Bien que ces gens cherchent ne se trouve pas là où ils le cherchent. La mission peut sembler impossible, mais ce n’est pas au résultat qu’il faut regarder, c’est à notre identité. Il ne nous appartient pas de savoir si ou quand nous allons faire une différence qui serait perceptible. Il nous appartient plutôt d’obéir à cet appel qui est intrinsèque à notre essence, celui du Bien commun, celui de l’écologie est des arbres constituant notre forêt urbaine. Si chacun assimile son métier d’arboriculteur à son identité d’intendant, c’est toute la création qui en bénéficiera.

Platon, La République, 2e éd. corr.., (coll. Garnier Flammarion (Collection) 653;), Paris, GF Flammarion, 2004.

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Dominic Perugino
Dominic Perugino

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Comments

  1. […] notre article philosophique sur l’allégorie de la caverne, nous avions traité de la question du bien. Nous inspirant de l’enseignement de Platon dans […]

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