Quand l’homme aura coupé le dernier arbre


13 Mar 2017

Quand l'homme aura coupé le dernier arbre, pollué la dernière goutte d'eau, tué le dernier animal, et pêché le dernier poisson, alors il se rendra compte que l'argent n'est pas comestible.

Proverbe autochtone - Anonyme

Introduction

Un tel proverbe est une véritable douche froide pour la conscience moderne. Tout se joue dans « l’argent n’est pas comestible ». En effet, avouons-le, nous agissons et réfléchissons comme si l’argent pouvait tout régler, voir même tout créer. À force d’interagir avec l’argent pour trouver des solutions à tout ce qui nous incombe, nous finissons par oublier notre dépendance envers la nature.

Le fait que le proverbe, attribué à plusieurs sources, soit autochtone n’est pas inusité. Il s’agit d’un regard posé par une culture d’immense respect pour la nature sur une culture qui regarde le système écologique comme un objet profane dont le seul rapport possible est le profit. L’histoire raconte comment l’Européen chasse le bison en tuant plus de bisons qu’il ne peut transporter et comment il en transporte plus qu’il ne peut consommer. Au nom de quoi? L’argent. Or, une fois une ressource épuisée, l’argent ne peut pas la ressusciter.

Cette critique, venant d’un regard animé par une spiritualité qui met l’être humain sur le même rang que le reste de la nature doit nous interpeller à vérifier les sources de notre propre spiritualité. D’emblée, ce proverbe nous invite à nous réapproprier le concept biblique d’intendance, concept qui aurait dû informer, au moins minimalement, les projets des civilisations chrétiennes dans leurs interactions avec la nature.

Le rôle de l’être humain dans la création

« L’Eternel Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder » (Genèse 2,15). Cultiver et garder. Comment une telle parole a-t-elle pu passer outre l’attention de ceux qui ont mis de l’avant une philosophie de l’homme « dominateur » de la création? Ce verset nous indique pourtant que la notion d’une nature sans importance dont l’être humain est autorisé à abuser ne prend pas appui sur le message biblique.

Au contraire, tout ce que la Bible affirme sur l’être humain est toujours relationnel. On ne parle pas vraiment, à la manière de la philosophie grecque, d’une définition objective de l’être humain, dans laquelle celui-ci serait pris en faisant abstraction de sa relation au monde, à Dieu, à la nature, aux autres, aux animaux, etc. Autrement dit, lorsque la Bible aborde la question de l’identité de l’homme, il ne répond pas en l’isolant, mais en portant le regard sur ce qui fonde ses relations (Hall Douglas). Au final, ce qui fonde l’identité humaine, c’est le fait d’être entièrement relationnel.

Le concept qui ressort du verset cité, mais aussi en d’autres endroits de la Bible, est celui qui inspire notre blogue : celui de l’intendance. En effet, l’identité donnée dans le jardin à l’être humain tire son essence de l’activité, de la relation et du rôle qu’Adam doit jouer à l’égard de Dieu et de la création. Le rôle qui lui est donné n’autorise aucunement qu’il puisse percevoir la nature comme une chose qu’il peut abuser et détruire. Au contraire, la nature semble lui être confiée, non pas pour lui appartenir, mais pour gérer et faire fructifier la nature tel un jardin.

Le concept d’intendance implique ici deux relations fondamentales : l’être humain est redevable envers le créateur de ce qu’il fait dans le jardin, et il est responsable du sort de la création (Hall Douglas). Ceci peut être éclairci à l’aide d’un exemple. Disons qu’une personne riche s’établisse un grand palais avec un immense jardin dans un endroit qu’il ne pourrait visiter qu’à l’occasion. Pour que tout reste dans l’ordre, il engage une personne qu’il nomme comme intendant pour « cultiver et garder » le palais et le jardin. Maintenant, comment l’intendant doit-il comprendre son rôle dans le nouveau palais qu’il habite? Il faut évidemment qu’il prenne soin de l’endroit, sachant que ni le palais, ni le jardin ne lui appartiennent, mais qu’il sera redevable envers son employeur et responsable de ce qui arrive des biens qui lui sont confiés.

L’identité de l’homme face à l’argent

Lorsque vient le temps de poser la question de notre identité face à l’argent, le concept d’intendant convient, mais il ne faut pas être naïf. L’argent est une puissance qui a le potentiel de corrompre même les meilleures intentions. C’est ici que se démontre la perspicacité du proverbe : jusqu’où irons-nous dans nos sottises avant de nous apercevoir que l’argent n’est pas notre source de vie?

D’emblée, si nous nous comprenons comme des intendants de la création, nous percevrons toute chose, toute possession, toute relation, toute tâche que nous avons dans le double rapport que nous avions mentionné : redevables envers Dieu pour ce qui est fait, responsable pour ce qui arrive aux choses qui nous sont confiées. Mes employés ne sont pas des objets à exploiter, mais des êtres égaux dont je serai redevable envers le Créateur pour la manière que je les aurai traités, et responsable d’eux en ce qu’ils me sont confiés. Il en va de même pour l’argent, mais l’argent peut vite devenir notre Dieu.

« Personne ne peut servir deux maîtres, car ou il détestera le premier et aimera le second, ou il s’attachera au premier et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent » (Matthieu 6, 24). Ces paroles de Jésus font ressortir l’ampleur de la problématique. C’est comme si l’identité d’intendant, si fondamentale à notre être, ne pouvait pas être abolie, mais qu’elle pouvait seulement changer d’orientation. Ainsi, l’homme peut se conduire envers son prochain et envers la nature en gardant cette identité, ce qui se traduit par « cultiver » et « garder » pour Dieu envers qui il est redevable. Mais l’amour de l’argent entraîne une servitude à l’argent. L’argent devient vite un dieu.

Si l’argent devient un dieu, alors l’homme, toujours intendant, renverse sa double relation : de redevable envers Dieu, il devient redevable à l’argent, de responsable envers les autres et la nature pour cultiver et garder, tout ne devient perçu que comme occasion de profit. Et le proverbe met en lumière l’inefficacité de mettre son espoir dans l’argent : sans la nature et sans les autres, que pourrait bien procurer l’argent? Pourtant, cet amour de l’argent que la sagesse nous demande de condamner semble être précisément ce qui conduit, tel un principe, la direction de l’intendance humaine d’aujourd’hui. Presque toutes nos interactions avec la nature sont « redevables » envers l’argent, peu importe mon domaine, je suis « responsable » que ça « rapporte ». Nous sommes chanceux si au moins nos amitiés ne se voient pas empoisonnées par un conflit d’argent ou par la jalousie. Le proverbe nous demande : où est-ce que ça s’arrête?

Conclusion

L’amour de l’argent prend naissance dans le cœur et contamine l’identité. Il faut donc s’arrêter au même endroit qu’il a commencé : en nous. Le problème se situe au cœur de notre identité : si nous ne sommes que des machines à faire du profit, la nature ne sera pour nous qu’une machine à faire du profit. Si nous sommes les intendants d’une création qui appartient à plus grand que nous, nous poserons des gestes judicieux, sachant que nous avons une redevabilité qui nous transcende et une responsabilité à l’égard de la nature. L’argent, loin de prendre la place de Dieu, doit être soumis à cette redevabilité et responsabilité, l’argent doit être au service de notre vocation et non l’inverse. Cela se saisit très bien dans les paroles de Paul à Timothée :

« En effet, nous n’avons rien apporté dans le monde et nous ne pouvons rien en emporter. Si donc nous avons de la nourriture et des vêtements, cela nous suffira. Quant à ceux qui veulent s’enrichir, ils tombent dans la tentation, dans un piège et dans une foule de désirs stupides et nuisibles qui plongent les hommes dans la ruine et provoquent leur perte. L’amour de l’argent est en effet à la racine de tous les maux. […] Quant à toi, homme de Dieu, fuis ces choses et recherche la justice, la piété, la foi, l’amour, la persévérance, la douceur. » Timothée 6, 7-11

Sources : Hall, Douglas J., The Steward: A Biblical Symbol Come of Age, Wipf and Stock Publishers, 2004.

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Dominic Perugino
Dominic Perugino

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